L'art du salotto italiano

L'art du salotto italiano

Il tempo italiano · Milano


I. Un mot qui ne se traduit pas

Le français dit « salon » et l'on voit aussitôt des dorures, une conversation, quelque chose de figé. L'italien dit salotto et l'on voit tout autre chose : une pièce où l'on vit, où l'on reçoit sans prévenir, où le fauteuil est bon parce qu'on y reste, où rien n'est là pour être vu et où tout, précisément, l'est.

La différence n'est pas de vocabulaire. Elle est de doctrine. Le salotto italien procède d'une idée simple et longtemps révolutionnaire : qu'un objet quotidien mérite le même soin qu'une cathédrale, et qu'il n'y a aucune honte à dessiner une chaise avec la gravité d'un architecte. Milan a passé le XXᵉ siècle à démontrer cette idée. Elle est toujours vraie. Elle se visite encore.

II. La maison

Il faut commencer par Villa Necchi Campiglio, Via Mozart 14, et il faut y aller avant tout le reste, sous peine de ne rien comprendre à ce qui suit.

Piero Portaluppi l'a bâtie entre 1932 et 1935 pour une famille d'industriels lombards, avec un jardin, une piscine, un court de tennis, et cette obsession du détail juste que les années trente italiennes portaient à un degré presque inquiétant. Rien n'y est ostentatoire. Tout y est exact. On traverse les pièces et l'on comprend, sans que personne ne l'explique, ce que le mot salotto voulait dire à ceux qui l'ont inventé.

Ouvert du mercredi au dimanche, dix heures à dix-huit. Fermé lundi et mardi, ce qui a ruiné bien des programmes.

III. L'atelier

Puis Piazza Castello 27, à deux pas du château, la Fondazione Achille Castiglioni. Ce n'est pas un musée, c'est le studio du designer laissé exactement dans l'état où il l'a quitté : les prototypes, les maquettes, les objets ramassés, les fausses pistes, tout ce que l'on ne montre jamais et qui explique tout.

Une mise en garde vaut mieux qu'une déception : la visite se fait uniquement sur réservation préalable, par créneaux, du mardi au jeudi et le matin seulement. Les places partent des semaines à l'avance. On ne se présente pas à la porte. On y a été refusé avant vous.

IV. Le commerce, qui ici est un art

Via Durini 16, le magasin Cassina tient de la galerie autant que de la boutique, et l'on y regarde des pièces dessinées il y a soixante-dix ans qui n'ont pas pris une ride, ce qui est humiliant pour à peu près tout le reste du mobilier mondial. Fermé le dimanche.

Via Matteo Bandello 14, Rossana Orlandi occupe une ancienne usine à cravates devenue le lieu le plus copié d'Europe : une cour, des escaliers, des pièces qui s'enchaînent, et une sélection que quarante ans d'œil ont composée. Du lundi au vendredi. Fermé le week-end, ce qui trie la clientèle.

Viale Vincenzo Lancetti 34, loin du centre, le Nilufar Depot déploie trois niveaux de coursives sur un ancien entrepôt, dans une mise en scène qui doit autant au théâtre qu'à la vente. Attention aux horaires, singuliers : lundi, vendredi et samedi seulement.

Et Via San Vittore al Teatro, la DimoreGallery, où il faut monter à l'étage. Ceux qui restent en bas passent à côté.

V. Le dimanche

Le dernier dimanche du mois, dès sept heures du matin, le Mercatone dell'Antiquariato s'étire sur l'Alzaia Naviglio Grande, le long de l'eau, sur près de deux kilomètres. C'est là que l'on trouve les choses : une lampe, un cendrier de verre épais, un téléphone. C'est là qu'il faut arriver tôt, parce qu'à onze heures les marchands ont déjà vendu ce que vous cherchiez à quelqu'un qui s'est levé.

VI. Le verre

On finit Via Plinio 39, chez Bar Basso, sous l'enseigne au néon rouge, et l'on commande la seule chose qui s'y commande.

L'histoire mérite d'être exacte, car on la raconte mal. Giuseppe Basso ouvre en 1933. Mirko Stocchetto, barman vénitien passé par le Harry's Bar, reprend l'affaire en 1967. Et en 1972, en préparant un Negroni, il attrape une bouteille de spumante au lieu du gin, s'aperçoit de son erreur une fois le verre servi, et le sert quand même. Le client demande le nom du cocktail. Sbagliato, répond-il. Raté.

Le raté est devenu l'un des cocktails les plus bus au monde. C'est très italien : le geste manqué, assumé sans rougir, et transformé en style. Fermé le mardi.


Le carnet

Comprendre · Villa Necchi Campiglio, Via Mozart 14 (mercredi–dimanche) Réserver longtemps à l'avance · Fondazione Achille Castiglioni, Piazza Castello 27 (mardi–jeudi, matin, sur réservation) Voir · Triennale, Viale Emilio Alemagna 6 (fermé lundi) · Museo del Novecento, Piazza del Duomo 8 (fermé lundi) Regarder sans acheter · Cassina, Via Durini 16 · Rossana Orlandi, Via Matteo Bandello 14 · DimoreGallery, Via San Vittore al Teatro 1/3 Faire le voyage · Nilufar Depot, Viale Vincenzo Lancetti 34 (lundi, vendredi, samedi) Chiner · Mercatone dell'Antiquariato, Alzaia Naviglio Grande, dernier dimanche du mois, dès 7 h Boire · Bar Basso, Via Plinio 39 (fermé mardi). Un sbagliato. Pas deux.

Horaires et jours de fermeture vérifiés en juillet 2026.


Au poignet : l'Ovalissimo, boîtier ovale, cadran sans index, cuir noir. Vingt-trois millimètres de large, cinq d'épaisseur. Elle ne dit pas l'heure, elle la suggère. Le salotto italien n'a jamais fait autrement.

Back to blog